Lundi 14 mai 2007


    Ca commence par : avoir 33 ans, marié, avec un travail aux prétentions intellectuelles, vivant l’aventure de la mystérieuse Chine en développement explosif . Une copine qui vous invite à diner chez elle. Vous acceptez avec un certain plaisir. Le jour même, elle vous rappelle : « - Un spectacle musical chanté en français par des chinois, ca te tente ? » Une histoire de laideron qui sonne des cloches devant une chèvre et sa maitresse pieds-nues (née à Reims rue Folle-peine)… ; un truc comme ca. L’excitation monte, vous vous enthousiasmez : la vie n’est pas qu’un long fleuve humain tranquille, mais réserve des surprises de croisements, de rencontres, de communions (et vous vous souvenez du J.B. Poquelin interprété par des apprentis comédiens chinois que vous aviez vu naguère).

    Vos papilles intellectuelles salivent. Vous êtes prêt à remercier l’amie pour cette occasion unique, et la vie pour sa richesse d’imprévisibilité bergsonienne ! Il faut diner plus tôt, se bousculer un peu pour assister au spectacle ? Qu’importe ; la vie est sacrifice pour de grandes causes !

    Le jour dit arrive, et le rendez-vous a encore été avancé : 18h00 chez l’amie – et vous y êtes un bouquet de fleurs à la main, non par habitude mondaine mais parce que votre envie s’extériorise ; et vous acceptez sans râler de chausser les patins en plastique pour ne pas salir l’intérieur de l’appartement camarade. Là, vous avalez en quatrième vitesse une platée de nouilles sans avoir faim, assis sur un tabouret ; et, surpris par vous-même, vous aimez cet instant.

    Vite, il faut sauter dans un taxi, courir un peu pour être au rendez-vous avec les copains qui sont autant d’inconnus pour vous, au Burger king d’un lointain quartier shanghaien que vous ne connaissez pas – et vous êtes excité de curiosité. L’endroit du rendez-vous, bienveillamment, vous semble pittoresque !

    On arrive enfin, on court, on est légèrement en retard, mais on sourit. On espère ne pas manquer le lever de rideau… Ca y est, le groupe ami est là. « - Ouh, ouh ! ». Rapides présentations devant les caisses du fast-food. Aie ! la représentation est terminée ! Quelle erreur ! C’était 17h30 et non 19h30 ! La bourde, la coquille, la tuile… Une déception vous envahit, à la hauteur de l’espoir attendu. Mais la bienveillance demeure: ce soir, vous êtes prêt à tout.


**

    Les copains (qui eux ont vu le spectacle), n’ont point diné : ils se rassasient donc au dit Burger king et vous proposent de les y joindre. Avec votre estomac pâteux de spaghettis en digestion accélérée, vous suivez le mouvement. 

    « - Vous ne voulez rien manger ? Non, merci ! » A l’étage la tablée est assaisonnée de bouteilles de bière et de divers alcools non inscrits au menu mais acquis précédemment par le groupe prévoyant. Chacun se régale, et vous êtes là, muet, face aux bouches pleines. Des mots s’échangent, des souvenirs de beuveries, des récits d’un profond ennui et d’une immense vulgarité. « - J’ai connue une Polonaise qui en buvait au petit déjeuner ! »

    « -Vous ne voulez pas aller chercher à boire à coté ? ». L’envie de hurler « Non ! ». Mais les filles disent « Ok », et vous abandonnent aux alcooliques anonymes glauquissimes ; alors vous leur collez le train jusqu’ à la superette du coin. « -Tu ne veux rien, t’es sur ? Même pas une bière ? ». « Non, non, merci… »

    De retour sur la chaise en formica, il est maintenant 21h00 - et ca n’en finit pas. O temps, ne suspends pas ton vol ! Bon comédien, vous ne pouvez retenir malgré tout des ondes négatives qu’un des con-vives essaient d’exorciser par une proposition alléchante : « -Un karaoké, ca vous tente ? » Aie ! Comment dire… « -Ah !oui, depuis 4 ans en Chine tu n’en as jamais fait ! » Horreur, votre femme vient de lâchement vous trahir.

    Vous vous entendez dire : « -Pourquoi pas, si vous voulez… » Mais qui utilise donc votre bouche à votre place ?

    Vous êtes la victime anéantie d’un plan foireux.

    21h30. A la table, une femme trentenaire vient de s’enfiler cul-sec son douzième shot d’on ne sait quel alcool décapant. L’amie qui vous a invité (post-pubère depuis pourtant quinze années) a encore des détails à donner sur sa plus récente cuite à l’assemblée en émoi et  toute ouïe. La friture fait remonter vos spaghettis jusqu’aux dents du fond. Vous n’y tenez plus ; vous allez crier.

    Vous finissez par vous lever pour partir – ce qui donne le signal au troupeau. Il n’y aura pas de karaoké pour vous – ni pour personne d’ailleurs, chacun y renonçant successivement avec une hypocrisie contagieuse (c’est bien une soirée foirée…).Vous vous sauvez pour héler un des rares taxis passant dans ce no man’s land.

    Dans les embouteillages qui s’accordent au ton de la soirée, muet comme jamais, vous songez à vos 33 ans, à votre boulot et à son « statut », à votre mariage et à sa « stature », à vos désirs et ambitions qu’on ose parfois appeler prétentions, à la haute idée que vous voulez vous forger de vous-même – et on vous l’a assez reproché - , à la fuite du temps, à cette expérience artistique rare dont vous pensiez enrichir votre humanité. Vous vous rongez…

    « Tout ca ; passer son temps à essayer de donner un sens à sa vie, et se retrouver à 33 piges à la tablée collante d’un Burger king perdu au fin fond d’une banlieue shanghaienne, à écouter des propos d’étudiants attardés dont vous ne pouvez même pas apprécier l’esthétique : ils sont tous laids.

    Et saisir alors avec une conscience terriblement aigüe que votre vie est une vie de merde. Et celle des autres aussi. Mais eux s’en foutent.»


Par LNPV - Publié dans : lnpvchine
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